Source : Kazu
Kibuishi
Dimanche dernier, Djou a bombardé son mail sur la journée contre
l'homophobie et la transphobie à des millions dizaines de
blogueur-se-s. Elle nous invitait à créer "une grande fresque
d'auteurs unis pour rompre avec les tabous, les idées reçues, le laxisme face
aux discriminations, ce putain de silence malsain qui tombe sur nos vies comme
un linceul."
Alors j'ai écrit un petit texte, une histoire qui fait du bien, une naissance
librement inspirée de mon guide, Les Filles ont la peau douce.
Et d'autres ont fait des dessins. La liste est là,
Bonne lecture !
Ce parfum d’asphodèles
Hier, j’ai menti…
Je m’appelle Nadia et je
prépare le bac, enfin c’est ce que pensent mes parents, toujours à me marteler
que c’est en travaillant à l’école que je m’élèverai socialement. Réussir le
bac, faire Sciences Po, devenir fonctionnaire, c’est leur rêve, celui de ma
mère surtout, elle qui m’imagine mariée à un docteur avec deux beaux enfants.
Elle ne voit pas la belle cage dorée vers laquelle elle me dirige à force de
conseils et de jugements.
Je veux voler de mes propres
ailes, m’envoler comme la musique qui s’échappe de mes doigts, loin de la
grisaille de ma banlieue, de la horde de jeunes assoiffés de reconnaissance et
prêts à te ridiculiser pour se sentir plus vivants. Je veux vivre mes passions
et rencontrer la fille de mes rêves, celles qui rira avec moi quand je ferai
mes petits pas de danse ridicules, celle qui m’accompagnera sur les sentiers du
plaisir, celle dont la main sera chaude comme le soleil d’été… Une fille qui
sera femme à mes lèvres, avides d’elle, jamais rassasiées. Elle aura comme un
parfum d’asphodèles qui me fera respirer l’amour des femmes.
Hier donc, j’ai menti…
Au lieu de réviser le bac
chez une copine, je suis allée pour la première fois dans le Marais à
Paris. Comme j’ai l’habitude de sortir seule au ciné, je me suis lancée.
J’avais l’impression de rêver. Mon regard s’arrêtait sur les filles qui
s’embrassaient. Je les trouvais toutes séduisantes. Cette sensualité libre et
aérienne m’a submergée. Je n’avais pas d’idée très claire ce que j’allais
trouver. Je m’imaginais un peu le milieu comme une terre promise avec des
nymphes alanguies n’attendant que moi...
Une fois sur place, je me
suis aperçue que le milieu, c’est comme la vie : je voyais des filles qui
semblaient bien dans leurs baskets, d’autres moins ; des filles aux cheveux
longs, d’autres aux cheveux courts et au look incroyable. Toutes semblaient à
leur place, avec des filles qui aiment des filles. Quelques garçons barbotaient
ici et là, des corps étrangers, des poissons hors de l’eau que j’aurais voulu
voir retourner dans leur bocal. Cette mer est à moi. J’avais envie de le
leur crier, à eux qui ne faisaient que représenter ceux qui ne m’attiraient pas
et avaient ri de mon look de garçon manqué et de mon refus de me livrer à leur
regard dans des habits mal taillés et contraignants pour mon corps.
Je les ai oubliés quand mon
regard a croisé celui de la fille au baby-foot. Elle criait d’excitation après
avoir marqué un but. En relevant la tête, ses yeux joyeux ont rencontré les
miens. Fugace moment. Intense coup de chaud. En discutant avec une fille sur le
chat Gayvox, j’avais appris que les filles sont capables de passer des heures,
des jours et même des mois à fantasmer sur une fille sans oser lui parler alors
qu’un mec foncera plus facilement. Il se fera souvent jeter mais, au moins, il
aura tenté sa chance.
Décidée à faire mentir cette
affirmation, je m’approchais du terrain de jeux, me faufilant entre les filles,
évitant de justesse la serveuse et son plateau. Rien ne pouvait me faire dévier
de ma route quand soudain, j’entends mon prénom. Hélène, la première de la
classe. Adossée au bar avec des copines, elle me sourit. Elle est transformée,
sans ses lunettes et ses jupes droites. Interloquée, je vacille un peu. Mon
regard se brouille. J’ai l’impression que je vais faire un malaise. C’est alors
qu’Hélène me prend doucement par le bras et me conduit près de ses amies. Elle
me présente avec entrain : « les filles, c’est Nadia, la fille de ma
classe dont je vous avais parlé ». Ah, elle leur avait parlé de moi ?
Je saisis une bière et boit goulument. J’essaye de répondre à leurs questions.
Je me fais répéter leurs prénoms deux ou trois fois. On verra plus tard pour la
fille au baby-foot.
Fin
PS : c'est grâce aux militant-e-s que des lieux comme le Marais existent, que
des bars pour les lesbiennes ouvrent leurs portes, qu'on peut prendre la main
de sa copine dans la rue et l'embrasser... Alors déjà merci à toutes celles et
ceux qui se battent pour tou-te-s et n'oublions pas que la lutte contre
l'homophobie,
c'est toute l'année et c'est bien plus vaste, c'est la
lutte contre l'HETEROPATRIARCAT, une lutte de toutes les minorités
contre la domination masculine ! Encore une fois, pour celles qui ne sont
pas familières avec cette idée, mes petits conseils de lecture : mon guide bien
sûr
(faut l'acheter) mais pour la théorie, surtout Christine Delphy, Monique
Wittig, Guillaume Carnino, Colette Guillaumin, Elsa Dorlin, etc.
PPS : pour les parisien-ne-s, dans le cadre de cette semaine placée sous le
signe de la lutte, un débat qui s'annonce passionnant. J'y serai !
"Le désir a-t-il un genre ?".
Autour de cette question, sont invités à débattre au Forum des images le
jeudi 21 mai à 19h :
Sabine Prokhoris, psychanalyste et
philosophe, auteure notamment du
Sexe Prescrit, la différence sexuelle en
question (éd. Aubier, 2000) ;
Natacha Chetcuti
(sociologue et docteure en anthropologie sociale, auteure d'une thèse sur "Les
catégories de genre : normes et variations selon les types de comportements
socio-sexuels chez les femmes" (à paraître en 2010) ;
Michèle
Ferrand (sociologue), auteure en particulier de
Féminin,
Masculin (éd. de la Découverte, 2001) et
Michel Bozon
(sociologue), coresponsable de l'enquête "Contexte de la sexualité en France"
en 2006.
Modératrice de la discussion : Stéphanie Arc, auteure et
journaliste.
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